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« Je regardais mon bébé qui se perdait dans le gilet de sauvetage »

Réfugié syrien francophile, Joude Jassouma est arrivé en France en juin 2016, au terme d’un long et dangereux périple depuis sa ville natale d’Alep. Pour atteindre le sol français, Joude a bénéficié du programme de « relocalisation » de l’UE lorsqu’il était en Grèce avec sa femme et sa fille, âgée de quelques mois. Aujourd’hui installé en Bretagne, il raconte l’enfer syrien et la renaissance de sa famille sur sa nouvelle terre d’accueil.
La maison dAya  Alep dtruite Crdit  Joude Jassouma

Au téléphone, Joude Jassouma n’est pas avare de mots. Réfugié syrien en France, Joude a besoin de raconter chaque épisode de son exil, depuis sa fuite d’Alep, sa ville natale, jusqu’à son arrivée en Bretagne, en juin 2016. « Nous sommes très heureux en France », précise-t-il d’une voix joyeuse. « Vraiment heureux, surtout en ce moment… » Âgés d’une trentaine d’années, Joude et sa femme Aya viennent d’avoir une fille, Rose. C’est leur deuxième enfant, et elle est née en terre bretonne, le mois dernier.

Rose n’aura pas à vivre le calvaire de sa grande sœur Zaine qui, même si elle ne s’en souviendra pas, a risqué sa vie quelques mois plus tôt, pour arriver en Grèce depuis la Turquie.

Joude et Aya ont fui la Syrie, et leur ville, Alep, à l’acmé des combats, en juin 2015. A cette époque, les bombardements de l’armée sont incessants sur la vieille cité, classée au patrimoine de l’Unesco. « J’ai dû déménager quatre fois à cause des bombes qui détruisaient les immeubles », raconte Joude. « Je suis passé de quartier en quartier. Je ne pouvais plus travailler. J’étais professeur de français. La situation était devenue insoutenable ».

La maison d’Aya, à Alep, détruite. Crédit : Joude Jassouma

Joude et sa femme, enceinte, prennent alors le chemin d’Ariha, à 70 km de là, au sud-est d’Alep, dernier fief du régime dans la province d’Idleb. Mais la guerre les rattrape où qu’ils aillent. « Un jour, j’étais sur le balcon de l’appartement que nous occupions. Au loin, j’ai vu un chien qui tenait quelque chose dans sa gueule. J’ai pensé que c’était un rat… Puis j’ai regardé un peu mieux. Le chien tenait une tête d’homme décapité. » Le choc est tel qu’il convainc Joude de fuir au plus vite. « Je suis rentré à l’intérieur, sous le choc. J’ai dit à ma femme qu’on ne resterait pas ici plus longtemps. La guerre était trop proche de nous. »

Ne sachant où aller, le couple retourne chez les parents de Joude, déplacés à Alep-ouest, pour qu’Aya puisse accoucher. Joude prend un risque considérable en rentrant à Alep. Il risque à chaque coin de rue de se faire arrêter : son nom est sur la liste des hommes qui n’ont pas répondu à l’appel de l’armée. Comme la majorité des Syriens en âge de combattre, Joude, réserviste, aurait dû rejoindre les rangs des soldats de Bachar al-Assad. « Quand un pays est en guerre, tout le monde doit être enrôlé… Mais je n’ai pas voulu, je n’ai pas pu ».

Qu’importe les risques, Joude ne veut pas que sa femme accouche seule. Ils se rendent, en pleine nuit, dans une clinique alépine. « Nous étions obligés de sortir malgré le couvre-feu. Et cette nuit-là, les bombardements étaient particulièrement violents ». La naissance de Zaine sera traumatisante pour le couple. « Les médecins n’osaient pas sortir de chez eux tant la situation était dangereuse… Heureusement, une sage-femme était là pour nous aider », se rappelle Joude. « Aya a accouché à 7h du matin, le 5 juin 2015. A midi, on nous a demandé de partir pour libérer de la place pour des blessés. »

En 2015 la Syrie est morcele par diffrentes factions armes

En 2015, la Syrie est morcelée par différentes factions armées.

Trois jours après la naissance de sa fille, Joude décide de sortir sa famille de l’enfer alépin. Dans un premier temps, il veut rejoindre la Turquie, seul. Mais sortir du pays est une gageure. Joude n’a pas de passeport, ni de laisser-passer : les autorités n’en délivrent pas aux hommes qui désertent l’armée. Il faut aussi éviter l’organisation État islamique (EI) qui contrôle de larges pans de territoire dans le nord de la Syrie. 

Malgré la proximité de la frontière turque, à moins de 60 km d’Alep, le père de famille doit donc faire un grand détour. « Ce fut un enfer. J’ai dû faire un choix : je me suis dit que j’allais tenter la route sous contrôle du régime. J’ai dû passer 119 check-points d’Alep jusqu’à Lattaquié [dans le sud] sans me faire repérer. » Cent dix-neuf check-points tenus par des soldats. Pour acheter leur silence et le passage, Joude offre de nombreux pots de vin. « J’ai eu peur. Tout le temps. »

Crédit : Reuters

« Cours, là-bas, c’est la Turquie ! »

Crédit : Reuters

Une fois à Lattaquié, Joude s’envole pour la zone majoritairement kurde, à Al Quamchli, au nord-est de la Syrie. « Les vols intérieurs sont moins contrôlés. J’ai pu arriver dans la région kurde sans problème », explique-t-il. De là, il réussit à traverser la frontière turque avec l’aide d’un passeur. « Il faisait 50 degrés cet été-là. J’ai dû marcher 3 heures sous le soleil… Une fois arrivé à la frontière, le passeur a coupé des fils barbelés et il m’a dit : ‘Cours, là-bas, c’est la Turquie !’ »

« J’ai couru. J’étais au milieu de nulle part, je traversais des champs de maïs, des champs de blé, je ne savais pas où j’étais. Je me blessais aux jambes, mes vêtements étaient déchirés ». Finalement, Joude, parvient à atteindre une bourgade avec l’aide d’un ressortissant turc croisé par hasard, et qui lui a demandé 50 euros « pour faire sept kilomètres ».

Le trajet de Joude pour sortir de Syrie

Le trajet de Joude pour sortir de Syrie

« Je n’avais plus d’argent. Je payais des passeurs tout le temps ». Joude cherche à aller à Istanbul et demande à être accompagné dans la gare routière la plus proche. « J’ai trouvé un car. Après 17h de route, je suis enfin arrivé à destination ». A Istanbul, il demande à Aya de le rejoindre. Sa femme et sa fille ont pu sortir de Syrie légalement. Mais le chemin n’en est pas moins compliqué pour elles aussi : Aya et son nouveau-né rejoignent Tripoli, au Liban, puis gagnent la ville de Mersin, en Turquie, par bateau. De là, elles embarquent pour Istanbul, en avion. « Tous ces trajets m’ont ruiné et endetté », précise le père de famille.

Dans la grande métropole turque, le quotidien ne s’améliore pas. Joude devient ouvrier dans un atelier de confection « et ne gagne que 265 euros par mois » quand le salaire minimum du pays avoisine les 450 euros. Zaine tombe malade à cause de l’humidité de l’appartement insalubre dans lequel ils vivent. Joude échafaude alors un nouveau plan : partir seul en Europe, puis demander le regroupement familial. Mais Aya refuse, elle ne veut plus être séparée de son mari. « La mort dans l’âme, j’ai cédé », continue-t-il. « Nous avons décidé de traverser la mer Égée en famille ».

C’est à Didim, sur la côte turque, que Joude trouve un passeur « conseillé par un cousin ». Grâce à l’argent amassé avec son emploi d’ouvrier, il arrive à négocier le passage vers la Grèce. Nous sommes en février 2016. « Il nous a pris 1 300 dollars pour la traversée. Ce n’était pas cher, parce que c’était l’hiver. Il n’a pas fait payer le bébé », se souvient Joude. « J’avais acheté des gilets de sauvetage de mon côté. Je n’avais pas confiance dans ceux donnés par les trafiquants. Je regardais Zaine, si petite… Elle avait sept mois, elle se perdait dedans ».

Joude, Aya, et leur fille Zaine. Crédit : Joude Jassouma

A Leros, les migrants refusaient d’intégrer le programme de « relocalisation »

Joude, Aya, et leur fille Zaine. Crédit : Joude Jassouma

Il est 3h du matin. La famille embarque sur un zodiac prévu pour 12 personnes. Ils seront 55 à l’intérieur. « Le passeur était armé. On était paniqué mais on ne pouvait rien faire. Il nous a dit: ‘Vous voyez la lumière là-bas c’est l’île de Farmakonisi, c’est la Grèce ». Le bateau est parti. « Il pleuvait… Je priais pour qu’on survive. Tant de gens sont morts dans cette mer… J’avais peur qu’on soit repéré, j’ai demandé aux autres passagers d’éteindre leur portable pour qu’on soit dans le noir complet ». Finalement, la petite embarcation atteint la minuscule île militaire grecque après deux heures d’errance sur l’eau. « On a tous rallumé nos portables quand on a aperçu Farmakonisi, et on faisait des grandes signes lumineux. Les soldats grecs nous ont accueillis avec gentillesse, mais au bout de trois jours, ils nous ont envoyés ailleurs ». La famille Jassouma et les autres migrants sont transférés sur l’île voisine de Leros.

C’est dans le centre d’enregistrement de Leros (aussi appelé hotspot) que Joude entend pour la première fois parler du programme de relocalisation de l’Union européenne (UE) – un programme mis en place pendant deux ans pour « relocaliser » des réfugiés dans différents pays européens depuis la Grèce et l’Italie. « Mais là-bas, tout le monde refusait d’entrer dans ce programme parce que l’Allemagne n’était pas proposée parmi les pays d’accueil », se rappelle Joude. « Moi, au début, j’ai refusé parce que je ne comprenais pas ce qu’on me disait ».

Crdit  InfoMigrants

Crédit : InfoMigrants

La famille Jassouma préfère se rendre à Athènes par ses propres moyens, et rejoindre l’ouest de l’Europe en traversant les Balkans. Mais une fois arrivé dans la capitale grecque, Joude rencontre par hasard, dans le port du Pirée, une employée de l’EASO, le bureau européen d’appui en matière d’asile. « C’était une Française et je parlais français. Elle m’a expliqué le principe de la relocalisation. Elle a précisé qu’elle ne pouvait pas garantir le pays d’accueil dans lequel nous serions envoyés mais qu’il fallait saisir notre chance ». Joude et Aya s’inscrivent. En attendant le traitement de leur dossier, ils sont envoyés dans un hôtel dans le centre-ville d’Athènes. « Un hôtel trois étoiles », précise Joude.

Crédit : Joude Jassouma

« C’est une nouvelle vie qui recommence en Bretagne »

Crédit : Joude Jassouma

Trois mois plus tard, le 1er avril 2016, l’ambassade de France à Athènes contacte Joude. Au bout du fil, un agent lui explique que la France est prête à les accueillir. « J’ai passé un entretien de 5 heures dans les locaux de l’ambassade, puis nous avons attendu la réponse pendant une vingtaine de jours. On n’arrêtait pas de se dire : ‘Si la France nous refuse, qu’est-ce qu’on va faire ? » Le 23 avril, l’attente prend fin : Joude, Aya et Zaine vont pouvoir aller en France, en Bretagne, dans la ville de Martigné-Ferchaud, en Ille-et-Villaine.

« On était tellement heureux ! Mais on n’avait aucune idée de ce qu’était Martigné-Ferchaud… J’ai regardé sur internet, j’ai vu qu’il n’y avait que 2 600 habitants », loin des deux millions d’habitants d’Alep, avant la guerre. Joude et cinq autres familles syriennes, choisies elles aussi par le programme de relocalisation, débarquent dans la petite ville bretonne. « Je me rappellerai toujours qu’en descendant du car en Bretagne, le maire était là, il a commencé son discours en parlant arabe. J’étais très ému ».

Les premiers mois, Joude et Aya renouent avec le quotidien. « Notre intégration s’est très bien passée bien qu’il ait fallu s’adapter à certaines coutumes françaises », sourit-il. « Ici, les hommes ne s’embrassent pas pour se dire bonjour. En Syrie, c’est l’inverse, on se fait la bise ». Parler français a aussi été un avantage indéniable, reconnaît-il. « Nous avons pu nous faire des amis rapidement. Aller prendre des cafés avec eux. Certains copains français m’ont même aidé financièrement pour que je puisse acheter une petite Citroën… Ce fut vraiment la ville de ma renaissance ! »

L’achat de la voiture était une nécessité : elle a permis à Joude de gagner du temps pour aller à Rennes – à 50 km de Martigné-Ferchaud – où le jeune père de famille s’est inscrit à l’université Rennes-2. Joude a repris ses études en master de linguistique et didactique des langues, Aya en Sciences de l’éducation. « Je me suis dit : c’est une nouvelle vie qui recommence, je peux le faire et je l’ai fait ». Joude devient également interprète auprès des associations d’aide aux réfugiés. L’intégration de la petite Zaine aussi se passe sans difficultés. Aujourd’hui âgée de deux ans, la fillette apprend la langue de Molière. « Elle est à la crèche, chaque jour, elle revient avec de nouveau mots français qu’elle a appris : ‘Je veux pas !’, ‘encore !’, ‘non !’ sont ses préférés », confie-t-il en riant.

En septembre 2016, Joude s’est lancé dans l’écriture d’un livre-témoignage Je viens d’Alep* avec l’aide de la journaliste Laurence de Cambronne, rencontrée à Leros, quelques mois plus tôt. « J’ai travaillé jour et nuit, mais je suis fier de sa parution. Il fallait que je raconte… » Aujourd’hui, Joude se dit apaisé. Avec sa famille, il a récemment déménagé à Le Rheu, une ville plus proche de Rennes. « C’était un peu épuisant de faire 50 km tous les matins et tous les soirs pour aller à la fac. »

Joude n’envisage pas l’avenir ailleurs. « C’est ça, ma vie, désormais : j’ai un appartement, un diplôme, ma famille en sécurité », sourit-il. « J’espère juste que Zaine en grandissant comprendra mes choix », conclut-il. « J’espère qu’elle ne me jugera pas de l’avoir fait traverser la mer Égée. Cet épisode me hante un peu… Je savais que c’était dangereux, que le risque de mourir était élevé. J’ai peur qu’elle me reproche un jour de l’avoir mise en danger. J’ai peur qu’elle me dise : ‘Comment as-tu osé ?’ »

*Je viens d’Alep, éd. Allary, 18,90 euros

Interview de Joude Jassouma par l’Organisation internationale des migrations (OIM)

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